Bonus Alain Jouffroy

Retrouvez ci-dessous un poème-hommage de Ramuntcho Matta dédié à son ami, le poète surréaliste Alain Jouffroy, disparu le 20 décembre 2015.


Comme un oncle du dedans

 

 

Comme un oncle d’Amérique

 

j'entendais parler d’Alain

 

Alain par-ci

 

Alain par-là

 

 

 

par papa et par maman

 

par s’être mère et père

 

 

 

et je suis heureux car grâce à une boîte à chaussures j'ai pu enfin vivre

 

mon oncle Alain

 

 

 

papa est mort en 2002

 

et voilà que je découvre

 

dans son atelier

 

une boîte à chaussures avec dedans

 

une multitude de lettres de ma mère adressées à lui

 

lui mon père, ce père sonnants et trébuchants...

 

c'est touchant des lettres d'amour d'une maman

 

et sous ces lettres, dans la boîte à chaussures

 

surprises

 

je découvre une multitude de lettres d’Alain à papa...

 

et je lis ces lettres

 

et je découvre

 

 

 

je découvre 60 ans d'amitié

 

car le moteur de tout

 

la plus grande puissance de l'univers ce n'est pas la gravité mais l'amitié

 

 

 

cette amitié que dresse, qui tresse

 

cette amitié qui optimise

 

qui met en abîme qui autorise

 

 

 

alors je contacte Alain

 

et je lui donne les lettres

 

et alors, et voilà que cette puissance de l'amitié

 

nous lie

 

lui et moi

 

 

 

soudain Alain et Ramuntcho ne font qu'un

 

 

 

Alain est un adjectif

 

Alain est un verbe

 

Alain est une verve

 

 

 

Alain est un conseil

 

Alain est trampoline

 

il fait rebondir en intérieur

 

 

 

car le seul salut est dans l'étendue de l’intériorité

 

aucune solution ne saurait être par la fermeture des frontières

 

au contraire

 

il est bon de s’ouvrir

 

de s'ovaires

 

 

 

oui c'est l'enfer

 

c'est par cela qu'il faut s'en faire

 

faire, produire, huitres, êtres

 

 

 

produire autant d'hêtres que possible

 

 

 

Alain est celui à qui on s'adresse

 

Alain est celui qui répond aux courriers avec un formidable rebondissement

 

car c'est de son ressort que l'on s'écho, que l'on s'éclot

 

 

 

écrire des lettres c'est résister au fascisme de l'urgence

 

de ce temps qu'on nous retire à force d'écrans

 

 

 

pleurer ça n'est toi

 

ça fait naitre

 

c'est pourquoi on dit « jésus crie »

 

 

 

il ne faut pas chercher

 

il faut s'archer

 

tirer des flèches

 

 

 

je suis allé sur la coline

 

et je n'ai rien trouvé

 

 

 

et puis l'eau

 

l'eau là

 

tout coule de source

 

 

 

la source du là c'est ici

 

car ici hisse et glisse

 

 

 

l'eau là

 

c'est pour cela qu'Alain nous amis là

 

 

 

 

 

 

 

il a tiré sa révérence

 

avec une grande élégance

 

 

 

et comment ce soir

 

prendre ma guitare

 

par le manche

 

 

 

quand elle me suce

 

elle ronronne

 

 

 

« je suis à peine parti

 

et vous me manquez déjà »

 

 

 

l'amitié est le phare de la vie

 

ce qui éclaire et qui illumine

 

 

 

ne pas être d'accord est la plus belle des choses

 

on a pas à l’être avec l’océan

 

ni avec le requin phosphorescent

 

 

 

la critique se doit d'être proposition

 

 

 

il faut s'avoir pour pouvoir intercepter la connerie avant qu'elle éteigne sa cible

 

 

 

 

 

L'ami Alain

 

l'ami tout plein

 

 

 

vers l'extra

 

l'extra ordinaire

 

 

 

il est allé le rejoindre

 

ça c'est dur

 

le dur réalisme

 

car enfin le sur-réalisme

 

c'est bien cela

 

être au-dessus du ça

 

ce « ça » que l'on nomme « réalité »

 

cet objet si souvent déraciné

 

 

 

et où se raciner sinon par le nourrir

 

et on se nourrit du regard

 

puis de l'oreille

 

et du nez

 

et enfin de la bouche

 

et surtout surtout

 

de l'intestin

 

de l'in destin

 

car on se nourrit de ce que l'on digère

 

 

 

r/évolution du regard

 

 

 

le grand vers l'ondre de soi

 

 

 

entre le rêve et l’errance

 

la porte est ouverte

 

de l'un à l'autre il y a le je

 

 

 

c'est la fin d'un air

 

d'un air qu'il est bon de respirer et de fredonner

 

un air d’exigence et d'intelligence

 

l'air d’Alain était bon à vivre

 

 

 

avec ces plaines et ses colères

 

ses forêts et ses océans.

 

C'est qu'il faut.

 

Il faut lutter contre l'ère de l’indifférence.

 

Soyons passions

 

froissements et déchirements.

 

Jusqu'au bout.

 

 

 

La meilleure façon de ne pas se laisser submerger par les cendres du passé c'est de se fausser compagnie par les flammes du présent

 

porté par les odeurs

 

ponté par les saveurs de l'œil et de l'oreille.

 

 

 

Le risque est la porte de la chance.

 

 

 

Entre les vestiges du passé et le vertige du futur

 

il y a la jubilation du présent.

 

 

 

Par l'exigence et la difficulté se révèle le plaisir et le flux

 

 

 

le là de la poésie est le seul accord possible.

 

 

 

Il n'y a plus de neige sur les sommets

 

est-ce parce qu’il n'y a plus de sommets ?

 

 

 

Le sommet est profondeurs

 

 

 

Il s'agit de flambeaux

 

non de lambeaux

 

de flammes

 

de saines colères

 

 

 

vous n'aurez pas d'explication

 

vous aurez l'expérience

 

 

 

 

 

à qui transmettre ?

 

Et quoi translettre ?

 

Ce qu'on sait ou ce qu'on est ?

 

 

 

Comme a écrit Oscar

 

ce qui est bon dans la vie

 

soit est immoral

 

soit est interdit

 

soit fait grossir

 

mais est-ce parce que c'est bon qu'il faut le faire ?

 

et le refaire

 

encore et encore et encore

 

 

 

défaire les lacets du corps sage de la vie

 

 

 

 

 

car pour aller à Raymond Roussel

 

l’âme est riche

 

 

 

d’ailleurs il préférait le mot « esprit »

 

 

 

 

 

Ramuntcho MATTA, décembre 2015.